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Mona Ozouf. De Révolution en République. Entretien

«D’une réunion de textes, que peut-on attendre ? La plus simple des ambitions est de fournir un accès commode à des textes épars. La plus évidente est de retracer un parcours. Mais il en est une autre, plus intéressante : de faire surgir une vision de l’œuvre que les publications isolées n’avaient pas nécessairement fait apparaître. Si bien qu’on peut rêver de découvrir, comme dans les vignettes de l’enfance apparaissait soudain le voleur de pommes dissimulé dans les feuillages du pommier, une configuration inédite : la révélation d’une organisation invisible du paysage intellectuel traversé.»

Paradoxalement, c’est à deux penseurs britanniques, Edmund Burke et Thomas Paine, que vous faites appel pour éclairer les antagonismes intellectuels à l’œuvre lors de la Révolution puis au cours du XIXe siècle…
Je ne crois pas que ce soit paradoxal, dans la mesure où la Révolution française est au cœur de leur analyse. Paine illustre parfaitement l’essence du républicanisme français à son origine : faire table rase des appartenances, fonder l’autorité politique sur le libre engagement des individus. Burke tient ce rejet de la tradition pour une folie criminelle, pointe les résistances qui ne manqueront pas de se produire, et annonce la réapparition des différences réelles, d’autant plus visibles qu’on s’est acharné à les effacer. L’un et l’autre dessinent les deux voies ouvertes à l’interprétation de la Révolution française. Cela dit, le gouffre qui sépare leurs visions a été en partie comblé par deux siècles d’ajustement des principes abstraits aux contraintes de la réalité politique.

Vous reprenez ici le sujet qui vous tient à cœur de la fête révolutionnaire et de la fête républicaine. L’échec relatif de ces fêtes a-t-il eu des conséquences notables sur les relations entre les Français et leurs nouvelles institutions, ou ne s’agit-il que d’une péripétie qui n’a pas altéré la dynamique d’ensemble ?
Les conséquences notables ont moins concerné les Français – ils ont continué à honorer saint Fiacre et saint Éloi, à célébrer Noël et Pâques, en ignorant tranquillement la déesse Raison et le décadi – que les républicains eux-mêmes. L’atonie des cérémonies républicaines est pour eux une spectaculaire mise en évidence de la difficulté d’aller des lois aux mœurs. Elle est aussi une prémonition des entorses et des exceptions qu’il faudra consentir au républicanisme pur : qu’on songe aux jours fériés, au calendrier scolaire, aux processions dans les rues, au maintien du Concordat en Alsace, etc.

Vous évoquez le célèbre manuel scolaire Le Tour de la France par deux enfants, édité initialement en 1877. Cette date ne marquerait-elle pas l’apogée de l’idée républicaine, qui n’a fait ensuite que se déliter, en particulier sous les chocs des guerres mondiales et coloniales ?
Non, ce n’est certes pas «l’apogée». 1877 est une date à peine encore républicaine. La république n’appartient pleinement aux républicains qu’en 1879. Et le best-seller « républicain » n’use du mot «république» que pour évoquer celle… des fourmis. Dire qu’à partir de 1877 tout se délite serait dire que la république n’existe que sous la forme d’un rêve et non d’une réalité.

Un mot est absent des textes inédits rédigés pour ce Quarto : démocratie. Or, pendant longtemps, la France a vécu sur l’idée que république égale démocratie. Le fait que cette équation ne soit plus une évidence ne serait-elle pas l’une des raisons pour lesquelles une certaine France «est en train de se brouiller, de s’éloigner», pour reprendre vos propos ?
Vous avez raison de signaler cette absence, qui me donne à penser. L’équation, ou l’équivalence république-démocratie est moins contestée, je crois, par l’existence de démocraties non républicaines que par la persistance, en France, d’un républicanisme exalté, largement imaginaire. C’est la république dans son acception romaine, ou jacobine, qui s’oppose à la démocratie : une république qui prétend imposer partout l’unité de vues et l’uniformité, et qui illustre la veine illibérale de la politique française. Mais tout ce Quarto plaide contre cette république intégriste, et pour une république qui n’a pu se pérenniser qu’au prix d’accommodements et de compromis avec l’idée démocratique. Pour comprendre pourquoi l’image d’une certaine France se brouille, il faut invoquer d’autres raisons : la crise générale de l’autorité, celle de l’école, l’image dégradée du personnel politique, l’entrée dans une société du ressentiment et de la défiance.

Entretien réalisé avec Mona Ozouf à l'occasion de la parution du Quarto De révolution en République.

© Gallimard