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Charles de Gaulle de Michel Winock. Entretien

« Son action, par deux fois en moins de vingt ans, a été décisive sur le sort du pays. La première fois, l’arrachant à la soumission, bravant le régime de collaboration avec l’envahisseur, il a redonné à son pays la fierté d’un peuple résistant, tout en empêchant la guerre civile. En 1958, De Gaulle sut saisir l'occasion pour instaurer un nouveau régime politique qui s’est révélé le plus solide depuis 1789. Le chef de guerre avait passé le relais au législateur ; le premier avait replacé la France au rang des grandes nations, le second avait mis en place les institutions qui la délivraient de son instabilité séculaire. »

Pour un Français du XXIe siècle, associer « De Gaulle » et « rebelle » semble un oxymore…
Pour comprendre ce mot, il faut imaginer ce que représente l’acte inouï que fut l’Appel du 18 juin 1940 lancé depuis Radio Londres. De Gaulle, récent général de brigade, et donc nullement au sommet de la hiérarchie militaire, refuse l’armistice que prépare le maréchal Pétain et engage les Français à poursuivre la guerre contre l’Allemagne. Il n’a pratiquement personne derrière lui, si ce n’est l’appui de Winston Churchill, le Premier ministre britannique, qui lui permet de devenir bientôt le chef de la France libre. Cet acte de désobéissance lui vaudra bientôt d’être condamné à mort par contumace.

Est-ce sa volonté d’être hors jeu qui l’a conduit à deux reprises au centre du jeu ?
Dire qu’il voulait être « hors jeu » est inexact. De Gaulle s’est fait un nom d’abord par la critique des idées stratégiques enseignées à l’École de guerre et répandues dans le haut commandement. Il préconise la guerre de mouvement, fondée notamment sur l’emploi des chars d’assaut. Il tente de convaincre les politiques, mais seul Paul Reynaud l’écoute, trop tard.
C’est face à Pétain qu’il se met effectivement hors jeu, puisqu’il combat l’armistice et appelle à la résistance. Devenu après la Libération président du gouvernement provisoire, il joue le jeu de la démocratie représentative retrouvée, mais il finit par se mettre volontairement hors jeu face au refus de la majorité parlementaire de suivre ses idées en matière de Constitution. Réfractaire aux institutions de la IVe République, bénéficiant d’une conjoncture favorable à la guerre et au soutien de l’armée, il revient au pouvoir et propose une nouvelle règle du jeu aux Français qui l’approuvent à 80 % par référendum.

Peut-on considérer que ce « monarque républicain » a renforcé la démocratie ?
Il y a deux paradoxes : d’abord, la démocratie s’est trouvée renforcée par l’effet de continuité, après l’instabilité chronique des coalitions des IIIe et IVe Républiques, et ce que le pouvoir présidentiel avait d’excessif était tempéré par l’usage du référendum. De Gaulle a posé la question de confiance à plusieurs reprises : si vous répondez non, je m’en vais. Et, de fait, il se retire après l’échec de 1969.
Ensuite, en instituant l’élection du Président au suffrage universel, dans laquelle deux candidats seulement peuvent concourir au second tour, il a favorisé la polarité droite/gauche, donc fait émerger la possibilité d’une alternance majorité/opposition, qui est pour moi au cœur de la démocratie représentative. Par une ruse de la raison, l’homme qui rejetait les partis au profit du rassemblement aura installé le bipartisme sans le vouloir.

Diriez-vous que De Gaulle est un homme dont les convictions profondes n’ont jamais varié, qui ignorait l’opportunisme même s’il savait jouer des circonstances ?
Jusqu’en 1958, on ne peut dire que le Général est un génie politique. Il échoue à faire partager ses idées aux deux assemblées constituantes qui se succèdent. Il démissionne en s’illusionnant sur ses chances d’être rappelé à cause des rivalités partisanes. Il échoue avec le RPF lancé en 1947. Il est bien un vaincu politique jusqu’en 1958. Au cours du mois de mai de cette année-là, il fait un sans faute pour reconquérir le pouvoir, en se gardant bien de dénoncer la révolte du 13 mai à Alger et la complicité de l’armée. Cette fois, il a bien été opportuniste. Mais ses convictions n’ont pas change d’un iota : la grandeur de la France, la nécessité de créer un État fort, diriger le pays en s’appuyant directement sur l’accord des citoyens.

De Gaulle aurait-il été « victime », en 1969, de ses convictions immuables alors que la société française changeait à grande vitesse ?
En un sens, oui. Rappelons-nous du slogan lancé en 1968 : « Dix ans ça suffit ! ». Cependant, c’est en voulant réformer en profondeur les institutions, et répondre en quelque sorte à la demande de changement, qu’il présente le référendum qui va causer sa perte. Ses adversaires se comptent aussi bien chez les conservateurs que chez les progressistes. L’attitude de Giscard d’Estaing, prenant la tête des partisans du « non » à droite, la résistance farouche du Sénat, expliquent la chute du Général, précisément au moment ou il veut s’adapter à un changement nécessaire. Les régions qu’il préconisait ont été créées après lui. Quant au Sénat, il est toujours là, et toujours réfractaire a sa propre évolution…

Avec le temps, la figure de De Gaulle se brouille. Que restera-t-il de « l’héritage gaulliste » ?
Le sort posthume de De Gaulle a varié selon les circonstances. Il fut un temps, après sa mort, où tout le monde était gaulliste. Les municipalités communistes n’hésitaient pas à donner son nom à des rues ou à des places. Son souvenir était instrumentalisé contre les maitres de l’heure par comparaison. La mémoire de la France libre a eu pour effet de privilégier le chef de la résistance, au détriment du fondateur de la Ve République. Mais les partisans d’une Vle République n’ont guère convaincu. C’est peut-être dans ce régime de « monarchie républicaine » ou, selon sa propre expression, de « monarchie élective » qu’on peut fixer la solidité de son héritage. Un régime amendable, du reste plusieurs fois amendé, mais qui constitue un socle.

Entretien réalisé avec Michel Winock à l'occasion de Charles de Gaulle, un rebelle habité par l'histoire.

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