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Entretien autour des Œuvres complètes de Jorge Luis Borges

Entretien avec Jean-Pierre Bernès, éditeur des Œuvres complètes de Jorge Luis Borges dans la « Pléiade ».

Vous avez eu, pour préparer cette édition, l'aide de Borges lui-même ?

Jean-Pierre Bernès — Oui, à Genève, en 1986, au cours de longues séances de travail dont nous voulions oublier qu'elles étaient comptées. Jusqu'alors, Borges n'avait entrepris, en espagnol, l'édition de ses Œuvres complètes que pour récrire ou restructurer son œuvre, et pour en supprimer des pans entiers. L'inquisiteur précoce ne s'est jamais épargné : il se définissait lui-même comme l'homme des fidélités successives. L'idée d'entrer dans la « Pléiade », en France, le remplissait de bonheur. Il considérait la France comme la patrie littéraire par excellence ; et dans la Pléiade, au lieu de supprimer, il ajoute à la partie déjà connue de son œuvre des textes délaissés qu'il m'a fallu retrouver et exhumer avec l'ardeur d'un détective, mais que j'ai finalement pu le persuader de sauver de l'oubli.

Il y a donc d'importants inédits dans ce volume ?

Jean-Pierre Bernès — Plus de 450 pages, qui s'échelonnent de son extrême jeunesse à sa maturité. Des poèmes, des fictions, des essais qui diversifient l'image réductrice que l'on avait de lui, celle d'un archétype lointain et guindé. Lors de nos entretiens, il ne cessait de répéter : « Je veux qu'on sache... », « Il faudra que vous disiez », « N'oubliez pas de dire... ». Cette édition consigne avec fidélité ces ultimes exigences. On y trouvera notamment des poèmes d'avant-garde, qui datent de l'époque où il était en relations épistolaires avec Tzara, une « Histoire des anges » arrachée à un quotidien, les débuts de son œuvre de fiction, née des échos populaires de la geste des marlous des faubourgs de Buenos Aires ou de l'univers canaille du tango, et bien d'autres choses encore. Le volume présente aussi un Borges inattendu : le chroniqueur de génie de la page littéraire de la revue El Hogar...

Très tôt, Borges a été considéré comme un écrivain universel. Au détriment de sa nature argentine ?

Jean-Pierre Bernès — Universalité et « argentinité » sont les deux versants indissociables de sa double réalité. D'un côté, une argentinité essentielle, l'amour fervent de Buenos Aires, ce port qui sert de trait d'union entre les continents et qu'il charge de mythologie. Cette composante de l'œuvre, longtemps oblitérée, sert de faire valoir à une universalité parfois abstraite, qui n'est peut-être que la projection vers tous les horizons d'une « créolité » américaine fondamentale.

Quelle était au fond l'ambition littéraire de Borges ?

Jean-Pierre Bernès — Sa vie se confond avec la littérature, qu'il se plaît à considérer comme une vaste partition écrite à plusieurs voix dans l'espace et le temps confondus. Son but : écrire des textes en attente de ces bons lecteurs qu'il tenait pour « des oiseaux rares, encore plus ténébreux et singuliers que les bons auteurs ». L'acte de lire lui paraissait « plus résigné, plus courtois » que celui d'écrire. Sa plus grande ambition littéraire était d' « écrire un livre, un chapitre, un paragraphe qui soit tout pour tous les hommes, qui ne s'alimente pas de [s]a haine, de [s]on temps, de [s]a tendresse, … qui corresponde d'une certaine façon au passé et aussi à l'avenir secret ; que l'analyse ne parvienne pas à épuiser ». La plupart des écrivains se sont attachés à changer un peu l'univers par ce jeu de symétries, de versions et de perversions que Borges tenait pour l'unique champ de manœuvres des lettres. Il confessait, pour sa part, être « de ceux qui veulent changer l'imaginaire ».

© Éditions Gallimard 1993