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Tous, sauf moi de Francesca Melandri. Entretien

« Nous sommes blanc, Ilaria. Notre père est blanc. S’il avait vraiment un quart de notre sang, il serait, disons, beige. Et en fait, il est marron.
– Beige ? Marron ? Mais qu’est-ce que tu dis, Attilio ! Tu veux évaluer la couleur de sa peau avec un Pantone ?
– Je n’ai pas besoin d’un nuancier. Je vois de mes propres yeux qu’il est trop foncé.
– Moi, j’ai vu de mes propres yeux une carte d’identité éthiopienne où figure le nom de mon père qui est aussi le tien. Et ça, c’est un fait. »

Dès les premières pages, on découvre comment l’histoire la plus enfouie – histoire individuelle et grande histoire confondues – revient en boomerang via les migrants africains. Comment gérer l’héritage ?
Je crois que l’héritage du passé ne peut se gérer qu’en affrontant ses conséquences, c’est-à-dire le présent et l’avenir. Et je ne vois pas comment le faire sinon en repartant du fondement, c’est-à-dire de la déclaration des Droits de l’Homme. Le droit à la mobilité, par exemple. Aujourd’hui encore, c’est des pays africains que provient la majeure partie des ressources qui font la richesse de l’Europe, et pourtant leurs habitants sont toujours ceux dont les droits au voyage sont les plus limités : d’après le Global Passport Power Ranking, les passeports africains ne permettent pas de se déplacer en toute liberté dans les autres pays. L’Afrique est aujourd’hui encore le continent qui est dépouillé de la façon la plus agressive de ses si riches matières premières, emportées ailleurs où d’autres peuvent en bénéficier, mais cette mobilité sûre et légale que nous, Européens, considérons comme un dû, est interdite à ses habitants. À ce jour, la planète est donc bien divisée entre citoyens de première classe, c’est-à-dire les détenteurs des passeports privilégiés que nous croisons dans les aéroports du monde entier avec leurs visas touristiques ou de travail garantis et pour lesquels chercher une offre d’emploi ou de loisir en dehors de leur propre pays est un droit inaliénable; et ceux de deuxième classe qui, pour chercher une vie meilleure, doivent risquer la mort en traversant des déserts et en affrontant la mer sur des embarcations de fortune parce qu’aucune forme de voyage sûr et légal ne leur est accessible. Personnellement, je partirais de là. Il n’y a rien de naturel dans le contraste entre la totale mobilité des biens de consommation et le rigide apartheid sur la mobilité imposé aux êtres humains. Cet état de choses est une construction historique, que l’on peut donc, et même que l’on doit remettre en question

Vu l’histoire chaotique de l’Italie fasciste, du fantasme colonial à la république fantoche de Salo en passant par la défaite de 1943, ceux qui ont été d’une manière ou d’une autre impliqués dans cette aventure avaient-ils d’autre solution que de s’arranger avec leur conscience ?
Après la guerre, l’Italie n’a pas eu l’équivalent du procès de Nuremberg que les Alliés ont imposé aux hauts responsables nazis. Et ce pour des raisons disons évidentes – ce sont les Allemands qui ont inventé Auschwitz – et moins évidentes – le statut ambivalent de l’Italie à la fin de la guerre qui, à la différence de l’Allemagne, n’a pas été traitée en ennemi vaincu mais bien en cobelligérant dans les deux dernières années de conflit, ainsi qu’en victime de la terrible occupation nazie. Ce statut mixte et confus a des points communs avec le traitement d’après-guerre du régime de Vichy en France. C’est sur ceux qui ont collaboré avec les nazis qu’est retombée la faute historique, la responsabilité d’avoir été vaincu, et du mauvais côté de l’Histoire et du conflit mondial ; de sorte que fut épargnée au reste du pays une sérieuse, profonde et rigoureuse analyse de sa propre complicité avec les nazis et les fascistes. Dans les deux cas, la présence de la Résistance a sauvé, si l’on peut dire, l’honneur national, mais derrière l’héroïsme de cette minorité se sont cachés aussi tant de personnes et de comportements collectifs majoritaires bien loin d’être d’héroïques. L’Italie républicaine s’est appuyée sur la Résistance en tant que mythe créateur, ses héros célébrés à juste titre comme des pères fondateurs, mais on a passé sous silence pendant très longtemps le fait que la plupart des Italiens soutenaient Mussolini, encore peu de temps avant.
Dans ce scénario de confortable amnésie collective, où, pour beaucoup, il ne ferait pas bon savoir dans le détail ce qui s’est vraiment passé, un Attilio Profeti qui ne paie aucune conséquence – ni juridique ni morale – est la norme, non pas l’exception. L’Italie d’après-guerre était pleine d’« Attilio Profeti », dont beaucoup avaient eu des comportements pires que ceux de mon personnage principal (qui au fond n’est pas violent, tout au plus opportuniste), mais qui n’ont jamais payé le prix de leurs actions.

Le « tous sauf moi » du titre – qui reprend l’idée fixe d’Attilio Profeti, être le seul à échapper à tout, même à la mort – ne résume-t-il pas le déni de réalité qui nous concerne tous, individuellement ou collectivement ?
Cette petite phrase peut se lire à différents niveaux, aussi bien individuels que collectifs. Bien sûr, certains sont propres à l’histoire et à la culture sociale italiennes, comme par exemple l’attitude qui consiste à admettre que les règles sont nécessaires pour maintenir l’unité de la société, tout en se considérant individuellement en droit d’être une exception : « je comprends la nécessité de cette interdiction de stationner, mais MOI je me garerai ici quand même, au fond j’ai seulement une petite course à faire dans ce magasin, où est le problème ? »
Mais il y a aussi des aspects plus collectifs, plus universels.
La manière dont les gouvernements des pays riches du monde entier ont réagi dans les dernières années à la catastrophe climatique de plus en plus imminente est peut-être l’exemple le plus éclatant de cette attitude irresponsable et exceptionnaliste : « certes, on comprend qu’il soit regrettable que nos arrière-petits-enfants soient anéantis par des inondations et par la sécheresse, et bien entendu tout le monde devrait faire quelque chose… mais moi (moi individu, moi gouvernement d’un pays) j’ai besoin de continuer à émettre du CO2, et donc je vais le faire… »
Enfin, il y a un dernier niveau absolu, universel et sans rapport avec l’histoire : aucun être humain ne croit vraiment qu’il mourra, bien qu’il sache rationnellement que ça arrive à tout le monde. Envisager sa propre mort est inconcevable pour les vivants. En cela aussi, ce que fait Attilio avec son leitmotiv n’est guère différent de ce que nous faisons – tous sauf ceux qui sont vraiment sages : vivre comme si nous étions immortels…

Diriez-vous que l’Italie actuelle souffre d’un manque de mémoire, d’une mémoire sélective, ou d’une dangereuse nostalgie ?
Il me semble plutôt que l’Italie, tout comme une grande partie de l’Occident, souffre d’un terrible nivellement sur un présent éternel où le passé n’est qu’un discours de propagande ciblé et l’avenir inimaginable, donc inexistant. Du reste, l’Italie est un pays qui connaît une très grave crise démographique, frôlant ce que les sociologues appellent « hiver démographique » : c’est-à-dire que la disproportion entre les personnes âgées nécessitant de plus en plus de soins et les adultes contribuables actifs est si forte que l’État-providence devient insoutenable (santé publique, retraites).
À mon avis, ce vieillissement, qui produit inévitablement une mentalité fondée sur la peur et non sur l’espoir, est la véritable cause de tout ce qui se passe en Italie, aussi bien dans la politique que dans la société.

Vous dénoncez, non sans ironie, la stupidité du racisme « scientifique », mais sans occulter les préjugés difficiles à éradiquer (entre les Anglais qui « éprouvaient un dégoût instinctif pour la peau noire » et les Amharas éthiopiens qui considèrent l’ethnie Gallas comme « une petite race » d’esclaves…). Peut-on espérer échapper à de tels a priori ?
La méchanceté existe, la peur de l’autre, du différent de soi, la mort existe, la douleur existe… les éléments obscurs et difficiles de l’expérience humaine existent et existeront toujours. Il est utopique (et surtout dangereux) de penser les éradiquer. On peut tout au plus les contenir, à travers l’élaboration de structures sociales (ce que nous appelons civilisation), lois, mœurs, coutumes, collaborations et savoirs qui empêchent le plus fort d’écraser le plus faible, capables de créer les conditions de prise en charge et d’éducation à la vie adulte des enfants, de prévoir que l’artiste et la vieille sage aient autant à manger que le chasseur parce que considérés tout aussi nécessaires au bien commun, etc. Je crois donc qu’il ne faut jamais cesser de se demander quel genre de société nous voulons pour que les pires instincts de l’être humain ne prennent pas le dessus et que se développent les meilleurs. C’est un ballet de contraires qu’il est périlleux de prétendre régler une fois pour toutes : comme l’ont montré tous les régimes totalitaires, il n’est rien tel que la recherche du Bien absolu pour produire le Mal. En attendant, la littérature peut essayer de raconter ce processus.

Le roman pose aussi la question délicate de la fidélité à ses engagements – fidélité qui fera vivre un enfer à Otello lors de sa captivité aux États-Unis, tandis qu’Ilaria se montrera plus pragmatique en acceptant une entorse à ses principes…
Heureusement, écrire un roman n’est pas rédiger une décision de justice. La romancière a la liberté, et même le devoir, de décrire la complexité de l’âme humaine justement sous toutes ses facettes, avec toutes ses imperfections, sans nécessairement indiquer de façon univoque ce qui est bien et ce qui est mal. Ce sera plutôt, s’il le souhaite, le rôle du lecteur…

Diriez-vous que le roman se limite à l’Italie, ou concerne plus largement l’Europe – dans le sens où Die Ziet écrivait que le livre « fait exploser les mensonges de l’Europe » ?
J’ai été très heureuse de voir que dans la réception de mon roman à l’étranger il ait été dit de façon aussi unanime que, bien qu’il s’agisse d’événements spécifiques de l’histoire de mon pays – l’Italie – et aussi de certaines caractéristiques psychiques disons nationales, il a également un niveau de lecture plus large.
Un demi-millénaire d’histoire coloniale et le présent des grandes migrations ne sont pas deux histoires différentes mais seulement deux chapitres de la même histoire, de la même longue époque, et bien sûr cela ne concerne pas seulement l’Italie. Au contraire, il s’agit pratiquement de la description de l’état de choses actuel de la planète Terre.

Entretien réalisé avec Francesca Melandri à l’occasion de la parution de Tous, sauf moi.

© Gallimard