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Dix-sept ans d'Éric Fottorino. Entretien

« Tout se passait dans son regard. Le regard de Lina. J’en connaissais les nuances, les reflets, les défaites. Je lisais son trouble à sa façon de plisser les paupières. Une ombre passait dans ses yeux, une ombre dure qui fanait son visage. Elle était là mais elle était loin. Je ne comprenais pas ces sautes d’humeur, ces sautes d’amour. La petite fille était invisible à mes yeux. Elle crevait les tiens. Chaque jour j’étais là, et chaque jour confirmait son absence. J’étais ton garçon, je n’étais que ça, mais j’avais pris toute la place. »
 

S’agit-il d’un récit autobiographique ou d’un roman ?
C’est une fiction, et j’y tiens. Depuis trente ans que j’écris des livres qui résonnent avec ma propre vie, j’ai toujours eu à cœur de mettre à distance les matériaux vrais. Je n’ai pas connu ma mère quand elle avait dix-sept ans, donc, d’une certaine manière, j’ai tout inventé. Mais c’est peut-être encore plus vrai que le vrai.

Le roman débute par la révélation d’un secret de famille. Cette pièce manquante vient-elle parachever le puzzle ou tout remettre en question ?
Lorsque ce secret a surgi, le roman était terminé depuis plus d’un an. Soudain, cette révélation d’un chaînon manquant éclairait tout ce que je sentais d’impalpable, de mystérieux, parfois d’inquiétant dans ma relation avec ma mère. Effectivement, cela m’a obligé à reconstruire le roman en reconsidérant la réalité.

Le narrateur va mener l’enquête à Nice, à la fois sa ville natale et une ville inconnue…
Lui qui a grandi et vécu dans l’ombre, l’ombre des secrets et les ombres de Bordeaux, découvre cette ville dont il ne sait rien comme une ville de lumière. Mais cette jeune femme qui a été si peu sa mère n’y a laissé aucune trace. Il se perd dans cette ville parce qu’il sent qu’il ne va pas trouver ce qu’il cherche.

Il ne va pas trouver, ou il ne veut pas ?
Il a peur de découvrir une réalité douloureuse ou décevante. Il faudra qu’un témoin comme Betty Legrand croise sa route pour comprendre que sa mère l’a vraiment aimé, comme toute jeune maman qui a un enfant.

Ce personnage et quelques autres vont donner au narrateur des clés inattendues…
Tous sont des instruments du destin qui vont lui ouvrir les yeux, perturber sa conscience, l’interpeller sur ses origines juives. Il réalise qu’il a été privé d’un père, et aussi d’une religion, tout au moins d’une culture.

Le symbole du boomerang traverse le livre…
L’important dans ce boomerang, c’est celui qui le lance, que le narrateur va découvrir presque aussi proche qu’un frère. Ce boomerang, aussi, correspond à mon idée du temps : non pas une flèche, mais un élément circulaire. On est amené à revivre certaines événements, et à mieux les comprendre en les revivant.

Le deuxième voyage à Nice, en compagnie de sa mère, semble presque onirique…
Justement, c’est un voyage dans le temps, où passent des paysages, des souvenirs, à travers les regards qu’ils portent l’un sur l’autre. Elle souffre d’une affection visuelle qui lui fait voir tout en double. Ce dédoublement fait qu’elle a simultanément le sentiment d’être avec son fils et de vivre ce qu’elle aurait aimé vivre avec Moshé, le père naturel caché de ce fils.

Est-ce un livre de réconciliation qui met un terme à trente ans de questionnement ?
Je suis devenu écrivain parce que je ne savais pas qui j’étais. Avec certains de mes livres, j’ai cru avoir comblé ce gouffre du vertige identitaire. Mais ma mère n’apparaissait jamais de face. Là, j’ai voulu qu’elle soit l’héroïne, une héroïne solaire. Je pense aussi à Kundera, qui dit en substance qu’un roman n’a pas réponse à tout, mais question à tout. L’écriture de Dix-sept ans a provoqué une foule de questions. Donneront-elles naissance à des livres ? Je ne sais pas, mais elles sont là, à attendre leurs réponses.

Entretien réalisé avec Éric Fottorino à l'occasion de la parution de Dix-sept ans.

© Gallimard.