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La force des femmes de Denis Mukwege. Entretien

« Mon rôle a toujours été de faire entendre la voix de celles que la marginalisation empêche de raconter leur histoire. Je me tiens à leurs côtés, jamais devant elles.

Comme vous allez le découvrir, c’est le hasard qui a fait de moi un féministe militant. Ma vie n’était pas toute tracée. Je souhaitais devenir médecin, ce qui était déjà une ambition prodigieuse pour un enfant né dans une masure à une époque où le Congo était encore une colonie belge. Mais mon existence a été modelée par des événements bien plus puissants que ma personne, notamment les guerres qui, depuis 1996, ravagent le pays sous le regard majoritairement indifférent du reste du monde.

On a laissé métastaser sans retenue les troubles qui secouent ce pays depuis vingt-cinq ans – il s’agit là du conflit le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale, il compte plus de cinq millions de personnes mortes ou disparues. J’insiste sur la tragédie que vit le Congo avec l’espoir d’encourager les politiciens occidentaux à s’y intéresser et à œuvrer pour la paix et la justice que mes compatriotes appellent désespérément de leurs vœux.

Ce sont les circonstances qui ont fait de moi un spécialiste des blessures par viol. Ce sont les histoires racontées par mes patientes qui m’ont poussé à rejoindre une lutte bien plus vaste contre les injustices et la cruauté subies par les femmes. Et c’est aujourd’hui la reconnaissance de mon engagement de base qui m’amène à écrire ces pages.

Il s’agit d’un ouvrage dédié à la force des femmes, en particulier celles qui m’ont élevé, éduqué et inspiré. Je me devais de commencer par celle qui a affronté le danger et l’incertitude pour me mettre au monde. Puis qui, à peine quelques jours plus tard, m’a arraché à la maladie. L’endurance et la bravoure dont ma mère a fait preuve à ma naissance n’ont d’équivalent que son engagement inconditionnel envers tous ses enfants. Elle a façonné le jeune homme que je suis devenu et elle m’a encouragé à poursuivre mon rêve de devenir médecin. Elle a été ma première héroïne.

Bien d’autres femmes figurent aux côtés de ma mère dans ces pages, car toutes m’ont touché par leur courage et leur bonté, leur résilience et leur énergie.

Ce sont des activistes, des avocates, des universitaires, des patientes ou les survivantes de violences sexuelles que j’ai rencontrées pendant mes années à œuvrer au Congo, mais aussi lors de voyages en Corée, au Kosovo, en Irak, en Colombie et aux États-Unis, entre autres.

Cette toile de fond peut paraître lugubre car les vies de bien des femmes de ce livre sont assombries par la violence. Mais chacune d’elles est une lumière et un exemple qui prouve que les meilleurs instincts de l’humanité – aimer, partager, protéger – sont capables de triompher, même dans les pires circonstances. Elles sont la raison pour laquelle j’ai persévéré. La raison pour laquelle je n’ai jamais perdu ma foi ni ma santé mentale, même lorsque, exposé aux conséquences de la cruauté, je me sentais submergé. »

Surnommé « L’homme qui répare les femmes », le gynécologue et chirurgien Denis Mukwege a dédié sa vie à soigner les femmes victimes de sévices sexuels en République démocratique du Congo. Dans une région où le viol collectif est considéré comme une arme de guerre, le docteur Denis Mukwege est chaque jour confronté aux monstruosités des violences sexuelles, contre lesquelles il se bat sans relâche, parfois au péril de sa vie. Dès 1999, il fonde l’hôpital de Panzi dans lequel il promeut une approche « holistique » de la prise en charge : médicale, psychologique, socio-économique et légale.

Écrit à la première personne, La force des femmes peint le combat de toute une vie en dépassant le genre autobiographique. L’auteur dresse un véritable hommage à leur courage, leur lutte. « L’héroïne » du roman, c’est la femme composée de toutes ces femmes. Pour D. Mukwege il s’agit d’un combat mondial : « C’est vous, les femmes, qui portez l’humanité. »

Au fil de ce récit d’une vie consacrée à la médecine, Denis Mukwege nous met face au fléau qui ravage son pays et nous invite à repenser le monde. La force des femmes clame haut et fort que guérison et espoir sont possibles pour toutes les survivantes.

Né au Congo Belge en 1955, D. Mukwege fait ses études supérieures au Burundi puis revient dans son pays en 1983. Il se spécialise en gynécologie-obstétrique, puis dans la reconstruction post-viol. Il fonde l’Hôpital de Panzi à Bukavu en 1999 entièrement dédié aux femmes. On lui décerne de nombreux prix tels le prix des droits de l’homme des Nations unies et le prix Sakharov pour la liberté de l’esprit. En 2018, il reçoit le prix Nobel de la paix. La force des femmes est son premier ouvrage à paraitre chez Gallimard.