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Castor de guerre de Danièle Sallenave. Entretien

Rencontre avec Danièle Sallenave, à l'occasion de la parution de Castor de guerre en janvier 2008.

Le livre que vous consacrez à Simone de Beauvoir serait-il une invitation à rencontrer une inconnue ?

Danièle Sallenave — Tout à fait, on peut dire que par bien des côtés c’est une inconnue. Non pas une méconnue, mais plutôt quelqu’un qu’on ne connaît pas vraiment.
Le livre est aussi une biographie, mais renversée : d’habitude, on part de la vie pour expliquer les œuvres, je suis partie de ses œuvres pour expliquer sa vie. J’avais envie de découvrir la femme telle qu’elle surgit de son œuvre, intrépide, battante, courageuse.

D’où vient ce titre de Castor de guerre ?

Danièle Sallenave — C’est elle qui me l’a donné. Je suis tombée sur une petite photo d’elle, genre photomaton envoyée à Jacques-Laurent Bost en 1939. Au dos, elle a écrit « Castor de guerre », parce que Castor est son surnom et que c’est la mobilisation. Mais l’expression lui convient incroyablement bien.

Simone de Beauvoir a raconté l’intégralité de sa vie dans ses mémoires, n’était-ce pas suffisant ?

Danièle Sallenave — Ses mémoires sont une construction orientée, organisée, habile, très séduisante. Elle ne ment pas, mais elle veut présenter d’elle l’image qui correspond le mieux à son projet d’être authentique, de vivre dans la liberté, de ne pas faire de compromis, d’être engagée… Je ne me contente pas de son récit, je fais intervenir des lettres, ses romans, les événements historiques.

Malgré cette orientation, fait-elle preuve d’honnêteté ?

Danièle Sallenave — Honnêteté est un mot qui lui convient très bien. Même s’il lui arrive d’esquiver, elle ne cache pas la vision qu’elle a des choses et de sa vie, sa vision politique, en particulier. Bien sûr, elle va avec Sartre s’engager dans le camp des grands intellectuels progressistes du temps de la Guerre froide, et elle va aller très loin dans cet engagement. Mais au fur et à mesure que les années passent, elle reconnaît ses désillusions successives — l’URSS, Cuba…

Y a-t-il une légende à propos de ses relations avec Sartre ?

Danièle Sallenave — J’ai le sentiment qu’il en existait deux versions opposées : selon la première, c’est une petite femme soumise, elle fait tout ce que veut Sartre, lui la trompe et elle pleure ! L’autre version affirme l’inverse : c’est une femme très autoritaire qui gouverne tout, et Sartre file doux ! Je crois les deux absolument fausses. Pour moi, la clé de leur relation se trouve dans une lettre magnifique que Sartre lui envoie en 1948, où il écrit en substance : ce qu’il y a entre vous et moi, c’est l’essentiel, il n’y a qu’avec vous que je suis vraiment moi. C’est rare que quelqu’un puisse vous dire cela !

Pourrait-on dire que Beauvoir aurait pu exister sans Sartre, mais non Sartre sans Beauvoir ?

Danièle Sallenave — C’est une question qu’on peut se poser. Elle s’est toujours retranchée derrière Sartre en matière de philosophie, alors que certains l’estiment plus brillante que lui. Mais je crois que sa grande qualité est d’avoir, contrairement à Sartre, toujours mené de front la littérature, la philosophie, l’engagement politique, les mémoires. Ce qui suppose une volonté de fer, qui s’exerçait parfois, d’ailleurs, contre ces forces que nous avons tous en nous, des fragilités, des désarrois, des mélancolies…

Qui avez-vous rencontré derrière l’icône ?

Danièle Sallenave — J’ai rencontré quelqu’un à qui on ne rend pas justice. Certes, elle est un peu responsable de son image assez austère, avec ce ton impérieux, ces jugements parfois sévères… Derrière, on découvre quelqu’un dont l’extraordinaire appétit de vivre s’accompagne d’une hantise de la mort, d’où un puissant bouillonnement intérieur. C’est avant tout un écrivain magnifique et une romancière exceptionnelle, et je crois nécessaire de la rendre plus présente et plus vivante qu’elle n’est actuellement.

© Éditions Gallimard