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Vie de David Hockney de Catherine Cusset. Entretien

« Quand un galeriste qui organisait une exposition collective demanda aux artistes d’évoquer la source de leur inspiration, il écrivit : "Je peins ce que je veux, quand je veux, où je veux."
Tout pouvait être le sujet d’une peinture : un poème, quelque chose qu’on voyait, une idée, un sentiment, une personne. Tout, vraiment. C’était ça, la liberté ? »

Qu’est-ce qui vous a passionné chez David Hockney au point de lui consacrer un roman ?
Sa liberté. Sa passion.
J’ai découvert sa vie quand l’éditrice des livres illustrés chez Gallimard m’a proposé d’écrire un essai personnel sur David Hockney qui paraîtrait à l’occasion de la rétrospective de Beaubourg. Comme il a écrit plusieurs ouvrages et qu’il se livre facilement dans les entretiens, j’ai eu l’impression de le connaître. Ce grand artiste vivant s’est transformé dans mon esprit en personnage de roman : je le voyais enfant à Bradford, élève au Collège Royal, débarquant à New York puis à Los Angeles, tombant amoureux, brisé par la rupture avec son amant puis la mort de ses amis proches, se réfugiant dans le travail… Il n’était plus question d’écrire un essai. David Hockney a de nombreux points communs avec le protagoniste de mon précédent roman, L’autre qu’on adorait : l’hédonisme, le non-conformisme, l’humour, la méfiance par rapport aux institutions, le choix d’une double vie entre l’Amérique et l’Europe… Mais là où Thomas avait échoué à trouver sa place dans la société, David a magnifiquement réussi. Vie de David Hockney est en quelque sorte le miroir inversé de L’autre qu’on adorait. Écrire cette histoire lumineuse, après celle, si douloureuse, de Thomas, avait quelque chose de thérapeutique.

Vous écrivez en préambule : «Ce livre est un roman. Tous les faits sont vrais.» Comment, en tant qu’écrivain, parvenir à l’équilibre entre le respect des faits et la liberté de la fiction ?
Il existe de nombreux livres sur Hockney : je disposais d’une masse d’informations. Son intimité n’est étalée nulle part, mais j’ai pu relier des détails épars qui m’ont permis de retracer une cohérence. Il m’importait avant tout de le rendre vivant : au lieu de le regarder à distance et de coller sur lui des étiquettes, de me glisser dans sa peau, de vivre avec lui dans le temps de la création. Le roman, pour moi, c’est cela : le moment où l’on commence à habiter l’autre — ou à se laisser habiter par lui.

Au fond, la clé de sa vie comme de son œuvre ne se trouve-t-elle pas dans le conseil paternel, «Ne vous occupez pas de ce que pensent les voisins» ?
C’est une phrase essentielle, avec cette autre que prononce Ron Kitaj, camarade de David au Collège Royal : « Peins ce qui compte pour toi. »
Ce que j’aime et admire chez David Hockney, c’est la façon dont il ne fait aucun compromis sur son désir. Il ne faut pas donner au mot « désir » un sens purement sexuel. C’est, avant tout, la force de vie : le mouvement, l’émotion. David Hockney ne se laisse emprisonner ni par l’attente ou le jugement des autres, ni par les tabous, ni — et c’est sans doute le plus difficile — par son propre succès. Ouvertement homosexuel quand l’homosexualité était encore punie par le code pénal en Angleterre, peintre figuratif à une époque où triomphait l’abstraction, il a osé revendiquer sa différence contre les discours dominants, défendre le plaisir contre l’esprit de sérieux, et glorifier la vie quand la mort le cernait. Mon roman est l’histoire de cette liberté.

Entretien réalisé avec Catherine Cusset à l’occasion de la parution de Vie de David Hockney.

© Gallimard