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Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944)

Écrire avec son corps, « n’écrire que ce que l’on a risqué », telle devait être, selon Saint-Exupéry (1900-1944), la littérature ou l’incarnation en littérature. Pilote de l’Aéropostale (Vol de nuit, 1931), habitué des solitudes et du désert (Terre des hommes, 1939), volant à bord d’un avion de reconnaissance en 1939-1940 (Pilote de guerre), et de nouveau en 1943-1944, il disparut en mission après avoir publié la simple mais mystérieuse fable du Petit Prince, traduite dans le monde entier, et laissé un précieux manuscrit de ses méditations : Citadelle.

SOMMAIRE

1900-1909. « Je suis de mon enfance comme d'un pays »

1938-1940. Terre des hommes

1909-1921. « Je suis un collégien qui connaît son bonheur »

1939-1940. « Drôle de guerre au ralenti »

1921-1923. « Si vous saviez l’irrésistible désir que j’ai de piloter »

1936-1940. « On ne se crée point de vieux camarades »

1923-1929. « Ma vie est faite de virages »

1941-1943. « Cette terre est toute petite : on n'est jamais bien loin. »

1929-1936. Courrier Sud

1935-1943. Lettre à un otage

1935-1936. « J'ai fait un bien beau raid »

1942-1943. « Un petit bonhomme que je porte dans le cœur »

1936-1937. « C’était sur le front de Madrid que je visitais en reporter »

1942-1943. « Nous sollicitons de servir sous quelque forme que ce soit »

1934-1939. « Si les brevets rapportent moins que l’exploitation des brevets... »

1944. « Je crois aux actes et non aux grands mots »

1900-1909. « Je suis de mon enfance comme d'un pays »

Simone de Saint-Exupéry. Cinq enfants dans un parc, 2000 (« Les Cahiers de la NRF »)

Cinq enfants dans un parc de Simone de Saint-Exupéry

 

Antoine de Saint-Exupéry naît à Lyon le 29 juin 1900. Après Marie-Madeleine (1897) et Simone (1898), il est le fils tant attendu de Jean et Marie de Saint-Exupéry. Marie de Saint-Exupéry, née Fonscolombe, avait quitté sa chère Provence pour suivre des études au Sacré-Cœur de Lyon. Elle s’était installée chez sa grand-tante, la comtesse de Tricaud, qui la présenta à son futur époux, Jean de Saint-Exupéry, un lointain neveu, inspecteur d’assurances récemment nommé à Lyon. Le mariage eut lieu le 6 juin 1896. François (1902) et Gabrielle (1903) viendront agrandir la « tribu », qui se voit très vite privée de son chef, victime d’une attaque alors qu’Antoine n’a que quatre ans. Quittant Lyon, Marie de Saint-Exupéry s’installe avec ses cinq enfants dans la propriété de son père à La Mole, dans le Var, puis à Lyon, chez la comtesse de Tricaud. La vie familiale se partage alors entre l’appartement de la place Bellecour et le château de Saint-Maurice-de-Rémens, près d’Ambérieu-en-Bugey, dans l’Ain. Liés aux parcs de Saint-Maurice et de La Mole, les souvenirs d’enfance d’Antoine seront omniprésents dans son œuvre. Pour l’écrivain, c’est une période magique et privilégiée : « Je me souviens des jeux de mon enfance, du parc sombre et doré que nous avions peuplé de dieux, du royaume sans limite que nous tirions de ce kilomètre carré jamais entièrement connu, jamais entièrement fouillé. ». Sa sœur Simone qui avait, comme Antoine, la passion de l'écriture, a elle-même fait le récit de souvenirs publié sous le titre Cinq enfants dans un parc.

1909-1921. « Je suis un collégien qui connaît son bonheur »

En 1909, à la demande de Fernand de Saint-Exupéry, leur grand-père, Antoine et François font leur rentrée scolaire au collège de Sainte-Croix du Mans, où fut élevé leur père. Antoine, élève distrait, brouillon et fantaisiste, découvre alors les rigueurs de la vie de demi-pensionnaire : « Quand on est un petit garçon au collège, on se lève trop tôt. On se lève à six heures du matin. Il fait froid. On se frotte les yeux et on souffre à l’avance de la triste leçon de grammaire. » Heureusement, aux vacances, les enfants retrouvent Saint-Maurice, le royaume où tout est permis : les cavalcades dans le parc, les inventions parfois dangereuses, comme celle de la bicyclette à voile, les cours de chant, la création de pièces de théâtre et la confection d’herbiers... Les disciplines favorisant le développement de leur imagination ou de leur sens artistique sont encouragées par leur mère, qui est toute indulgence à l’égard de ses enfants.

Lorsque la guerre éclate, Antoine et François sont inscrits au collège de Mongré à Villefranche-sur-Saône, puis en Suisse, à Fribourg, chez les frères marianistes. En juillet 1917, Antoine réussit son bac littéraire, au moment où meurt son jeune frère, atteint de rhumatismes articulaires.
À Paris, Antoine prépare l’entrée à l’École navale et découvre les mirages de la vie parisienne. Chez sa cousine Yvonne de Lestrange, il rencontre dès 1917 des personnalités proches de La NRF : André Gide, Jean Schlumberger, Gaston Gallimard... Échouant au concours, il s’inscrit aux cours de l’École des Beaux-Arts puis est appelé sous les drapeaux en avril 1921.

1921-1923. « Si vous saviez l’irrésistible désir que j’ai de piloter »

Proche de Saint-Maurice, le petit aérodrome d’Ambérieu, le plus ancien de France, est le lieu de promenade favori d’Antoine enfant. À l’âge de douze ans, malgré l’interdiction formelle de sa mère, il reçoit son baptême de l’air à bord d’un Berthaud-Wroblewski. Subjugué par son escapade aérienne, Antoine n’a plus qu’un souhait : devenir pilote.
Lors de son incorporation, en 1921, il est affecté à sa demande au deuxième régiment d’aviation de Strasbourg, chez les « rampants ». Il prend alors des leçons de pilotage avec un instructeur civil, Robert Aéby. Son brevet en poche, il est envoyé au Maroc pour se perfectionner. C’est le premier contact avec un pays qui sera évoqué dans chacune de ses œuvres. Il découvre un monde de chaleur, de sécheresse et d’ennui. Survolant le désert, il est émerveillé par les paysages qu’il découvre.

Dans les lettres adressées à sa mère et à ses proches, Antoine raconte sa vie marocaine, ses rencontres dans les souks : « On y voit le soir des vieillards splendides et des petites femmes rabougries. Ils se détachent en noir du ciel rouge et se décrépitent lentement comme leurs murs. »
Il rentre en février 1922. Muté au camp d’Avord comme apprenti pilote, puis à Villacoublay, il accumule les heures de vol en compagnie de Jean Escot, un camarade de promotion. Rendu à la vie civile en 1923, Antoine retrouve Paris et son existence insouciante. Il se fiance à Louise de Vilmorin. Mais sa future belle-famille lui demande d’abandonner la carrière de pilote, jugée trop dangereuse.

1923-1929. « Ma vie est faite de virages »

Privé de pilotage, Antoine est engagé comme comptable aux Tuileries de Boiron où il s’ennuie à mourir : « Je bâille dans un bureau de 2 mètres x 2 mètres et je regarde la pluie tomber dans la cour où donne ma fenêtre. Je fais aussi des additions ». Il est d’autant plus déprimé qu’il a rompu ses fiançailles, alors que sa sœur Didi (Gabrielle) épouse Pierre d’Agay à Saint-Maurice le 13 octobre 1923. Fin 1924, il devient représentant de commerce pour les Camions Saurer ; il débute son apprentissage comme mécanicien puis sillonne les routes du centre de la France. Mais ce métier n’est pas fait pour lui et la lassitude le gagne.
C’est à cette époque que sa correspondance est le plus prolixe, illustrée de caricatures sur les mœurs provinciales de son époque. Saint-Exupéry rentre à Paris dès que son emploi du temps le lui permet. Yvonne de Lestrange, qui a décelé ses talents littéraires, lui présente Jean Prévost, rédacteur en chef de la revue littéraire Le Navire d’Argent. Saint-Exupéry lui adresse sa première nouvelle,
« L’Aviateur », publiée dans la livraison d’avril 1926.
Quittant son emploi fin 1925, Saint-Exupéry passe son brevet de pilote professionnel. Grâce à l’intervention de l’abbé Sudour, son mentor du collège Bossuet, il rencontre Beppo de Massimi, directeur de la société Latécoère. Ce dernier l’adresse à Didier Daurat, chef d’exploitation de la compagnie à Toulouse, qui l’engage d’abord comme mécanicien.

Quittant son emploi fin 1925, Saint-Exupéry passe son brevet de pilote professionnel. Grâce à l'intervention de l'abbé Sudour, son mentor du collège Bossuet, il rencontre Beppo de Massimi, directeur de la société Latécoère. Ce dernier l'adresse à Didier Daurat, chef d'exploitation de la compagnie à Toulouse, qui l'engage d'abord comme mécanicien.
Logé à l'Hôtel du Grand-Balcon à Toulouse, Saint-Exupéry a pour voisins de chambre les pilotes Jean Mermoz et Henri Guillaumet. Autorisé à convoyer du courrier de Toulouse à Alicante, il reçoit, la veille de sa première mission, une mémorable « leçon de géographie » de Guillaumet. Après Alicante, Saint-Exupéry transporte le courrier jusqu'à Casablanca, puis sur la ligne Casablanca-Dakar. La découverte aérienne du continent africain l'enchante, mais la vie au sol le déprime. Après une année passée au service du courrier, Saint-Exupéry est nommé chef d'aéroplace à Cap Juby, sur les côtes mauritaniennes, le 19 septembre 1927.

1929-1936. Courrier Sud

Dès son retour à Paris en mars 1929, Saint-Exupéry propose Courrier Sud à Gaston Gallimard, qui en accepte le manuscrit et fait signer à son auteur un contrat pour sept romans. Écrit dans la solitude du Sahara, Courrier Sud est un premier roman nostalgique dans lequel l’auteur parle de son expérience de pilote. Le personnage de Geneviève évoque le souvenir de Louise de Vilmorin, la fiancée perdue. Le livre qui sort à l’automne est préfacé par André Beucler. En 1936, Saint-Exupéry écrira, à partir de son roman, un scénario pour le réalisateur de cinéma Pierre Billon. Le tournage du film aura lieu à Mogador, au Maroc. Saint-Exupéry, qui a gardé des relations amicales avec les chefs maures, recrutera les figurants parmi les Bédouins. Il n’hésitera pas à donner des conseils techniques et participera lui-même à des cascades jugées trop périlleuses par le « premier rôle ».

 

Affiche de librairie pour Courrier Sud et Vol de nuit d'Antoine de Saint-Exupéry, 1931. Archives Éditions Gallimard

Affiche de librairie pour Courrier Sud 
et Vol de nuit, 1931

1935-1936. « J'ai fait un bien beau raid »

État des conférences à l'étranger des auteurs des Éditions Gallimard, 1er octobre 1937-2 février 1938. Archives Éditions Gallimard

État des conférences à l'étranger des auteurs Gallimard, parmi lesquels Saint-Exupéry en Amérique du Sud, 1937-1938.

 

En novembre 1935, Saint-Exupéry fait une série de conférences sur l’Aéropostale et parcourt quelque onze mille kilomètres autour de la Méditerranée – de Casablanca à Athènes, en passant par Alger, Le Caire et Istanbul.
Pour tester l’endurance des avions, le ministère de l’Air organise des raids dont les primes attirent les pilotes les plus audacieux. Saint-Exupéry, qui n’a pas de situation fixe, accepte de prendre part au raid Paris-Saigon : il doit rallier les deux villes en moins de cinq jours et quatre heures. À bord de son Caudron Simoun F-ANRY, il s’envole le 29 décembre 1935 en compagnie de son mécanicien André Prévot. Dans la nuit du 30, l’avion percute le sommet d’un plateau rocheux et s’écrase dans le désert. « Le désert ? Il m’a été donné de l’aborder un jour par le cœur. [...] je me suis retrouvé en Égypte, sur les confins de la Libye, pris dans les sables comme dans une glu et j’ai cru en mourir. » Retrouvés par des Bédouins après trois jours d’errance, les deux hommes, exténués, passent un mois au Caire avant de rentrer en France. Pressé par le journal L’Intransigeant, Saint-Exupéry raconte son aventure dans une série d’articles repris plus tard dans un chapitre de Terre des hommes.

1936-1937. « C’était sur le front de Madrid que je visitais en reporter »

Suite au retentissement de ses articles sur Moscou et sur son accident en Libye, Saint-Exupéry est envoyé par L’Intransigeant faire un reportage sur l’Espagne en guerre. En août 1936, il est sur le front de Barcelone, d’où il reviendra bouleversé : « Les hommes ne se respectent plus les uns les autres. On fusille ici, comme on déboise...» À la demande de Paris-Soir, il retourne à Madrid en 1937, où il rencontre Kessel, Dos Passos et Hemingway, envoyés comme lui en reportage sur le front républicain. Il pressent que cette guerre est la répétition générale d’un conflit sur le point d’éclater dans son propre pays.
À cette époque et jusqu’en 1940, Saint-Exupéry va noter sur des calepins – qu’il porte toujours sur lui – ses réflexions tant sur la politique, la philosophie que sur l’économie.

Ces écrits, qui à l’origine n’étaient pas destinés à la publication, seront retrouvés après sa disparition. Regroupés en 1953 dans un livre intitulé Carnets, ils nous permettent de saisir la pensée d’un homme qui traverse une période en pleine mutation.
À son retour d’Espagne, Saint-Exupéry voyage en Allemagne à bord de son Simoun. À Wiesbaden et Berlin, il constate avec effarement la montée du nazisme et comprend que la guerre est inévitable. Un an plus tard, à la suite des accords de Munich signés dans la nuit du 29 au 30 septembre 1938, il écrit une série d’articles qui posent brutalement la question que tout le monde a en tête : « La Paix ou la Guerre ? »

1934-1939. « Si les brevets rapportent moins que l’exploitation des brevets... »

Si piloter des avions est exaltant, Saint-Exupéry en subit aussi les inconvénients : froid en altitude, atterrissages difficiles qui endommagent les roues ou les ailes. Inventif et astucieux, le mécanicien qui sommeille en lui va tenter de trouver des solutions aux problèmes qu’il rencontre. Le 15 décembre 1934, il dépose un premier brevet pour un dispositif d’atterrissage. Entre 1937 et 1940, onze autres brevets seront confiés à l’Institut national de la Propriété industrielle à Paris, aux intitulés évocateurs : « Nouvelles méthodes de mesure par superposition de courbes symétriques et application aux appareils indicateurs radio-goniométrique », « Appareil traceur de route notamment pour navires ou pour avions »...

D’un esprit curieux, Saint-Exupéry est attiré par les sciences physiques et mathématiques. Il rencontre plusieurs fois le physicien Fernand Holweck à son laboratoire de Montrouge. Les deux hommes s’intéressent à une nouvelle application des ondes électro-magnétiques pour mesurer les distances. Lors de son séjour à Los Angeles en 1941, à l’Université de technologie de Californie, Saint-Exupéry rencontre le professeur Théodore von Karman, théoricien de l’aérodynamisme, avec qui il échange ses points de vue. Malgré leur intérêt pour l’amélioration des conditions de vol, les brevets de Saint-Exupéry ne seront jamais exploités en France.

1938-1940. Terre des hommes

Affiche de librairie pour Terre des hommes d'Antoine de Saint-Exupéry, 1939. Archives Éditions Gallimard

Affiche de librairie pour
Terre des hommes, 1939

En février 1938, Saint-Exupéry tente un second raid : partant de New York, il doit atteindre Punta Arenas, à l’extrême sud de la cordillère des Andes, en Terre de Feu. Toujours en compagnie d’André Prévot, à bord de son nouveau Caudron F-ANXR, il quitte New York le 14 février et atteint Guatemala City sans encombre. Mais au décollage, l’avion trop chargé en carburant va s’écraser dans un champ. On retire les deux hommes dans un piteux état : Saint-Exupéry reste hospitalisé un mois au Guatemala puis effectue sa convalescence à New York. Ses éditeurs américains le pressent de relater ses souvenirs dans un recueil de récits : Terre des hommes

Le livre paraît en février 1939 en France, où il reçoit le grand prix du roman de l’Académie française, puis aux États-Unis, en juin, sous le titre Wind, Sand and Stars (National Book Award, 1939). Pour la promotion de son livre, Saint-Exupéry fait plusieurs séjours à New York. Alerté par des rumeurs de guerre, il revient en France en juillet 1939. L’aventure de Terre des hommes ne devait pas s’arrêter là. Fin 1940, quittant la France pour New York, Saint-Exupéry se lie d’amitié avec Jean Renoir ; les deux hommes décident d’adapter l’ouvrage pour le cinéma (voir « Cher Jean Renoir » et Saint-Exupéry raconte Terre des hommes à Jean Renoir). Malgré une abondante correspondance, le film ne sera jamais tourné. Plus récemment, en 1994, à partir du chapitre de Terre des hommes relatant l’exploit de Guillaumet, Jean-Jacques Annaud réalise un film en trois dimensions : Les Ailes du courage.

1939-1940. « Drôle de guerre au ralenti »

À la déclaration de guerre, Saint-Exupéry, capitaine de réserve, est mobilisé le 4 septembre 1939 à la base de Toulouse-Francazal. Nommé professeur de navigation aérienne, il refuse ce poste et fait tout son possible pour être affecté dans l’armée active. En novembre, il rejoint le groupe de grande reconnaissance aérienne « 2/33 » à Orconte en Haute-Marne. Le mauvais temps empêche les avions de sortir : « La boue. La pluie. Les rhumatismes dans la ferme. Les soirées creuses. La mélancolie du doute. L’inquiétude des 10 000 mètres. La peur aussi. »
En mai 1940, la guerre éclair permet aux pilotes de sortir de leur inactivité. Ils ne sont que cinquante à assurer la sécurité de tout le territoire et les équipages disparaissent au fur et à mesure, sans être remplacés.

Le 22 mai, Saint-Exupéry est envoyé en mission de reconnaissance au-dessus d’Arras. Pour avoir mené à bien son action, il sera décoré de la croix de guerre avec palmes. En juin, c’est l’exode, marée humaine en migration qui bouleverse Saint-Exupéry. Le groupe « 2/33 » doit se replier sur Bordeaux. S’emparant d’un Farman, Saint-Exupéry s’envole pour Alger d’où il espère pouvoir continuer le combat. Quelques jours après son arrivée, l’armistice est signé ; les pilotes sont démobilisés le 5 août 1940. Saint-Exupéry s’installe alors à Agay où il rédige Citadelle. Mais il a besoin d’action.

1936-1940. « On ne se crée point de vieux camarades »

Pendant six mois, Saint-Exupéry remue ciel et terre pour essayer de réunir les Français séparés par la ligne de démarcation. Il est découragé par l’attitude de ses concitoyens qui semblent accepter leur sort sans réagir. Il décide de partir pour les États-Unis afin d’inciter les Américains à s’engager dans le conflit. Lors d’une escale à Lisbonne le 27 novembre 1940, il apprend la disparition de Guillaumet, abattu au-dessus de la Méditerranée. Cette nouvelle l’anéantit : « Guillaumet est mort. Il me semble ce soir que je n’ai plus d’amis... Je suis le seul qui subsiste de l’équipe Casa-Dakar. Des anciens jours de la grande époque des Bréguet XIV, tous ceux qui sont passés par là sont morts et je n’ai plus personne sur terre avec qui partager des souvenirs. Et d’Amérique du Sud, plus un seul, plus un... »

Cette sensation d’abandon, Saint-Exupéry l’avait déjà ressentie le 7 décembre 1936 à l’annonce de la disparition de Jean Mermoz et de son équipage, en difficulté au-dessus de l’Atlantique. Saint-Exupéry avait mis du temps pour accepter la mort de celui qui, au-dessus du désert et de l’océan, ou au milieu de la nuit, avait ouvert les routes du ciel. « Tu n’étais pas un archange. Tu étais un homme. Un homme avec des colères, des tendresses, des élans, des déceptions d’homme. Tu étais de belle race. »

1941-1943. « Cette terre est toute petite : on n'est jamais bien loin. »

Débarquant aux États-Unis le 31 décembre 1940, Saint-Exupéry se donne quatre semaines pour convaincre les Américains d’entrer en guerre ; son exil durera un peu plus de deux ans. À New York, il se retrouve au sein d’une communauté française déchirée par les querelles de partis. L’attitude apolitique de Saint-Exupéry lui vaut des inimitiés tant dans le camp gaulliste que dans le clan de Vichy.
En août 1941, invité par Jean Renoir à Hollywood, Saint-Exupéry quitte New York et son ambiance irrespirable. Souffrant encore des séquelles de son accident au Guatemala, il profite de son séjour californien pour se faire opérer. Au cours de sa convalescence, il écrit Pilote de guerre qui paraît en février 1942, illustré par son ami Bernard Lamotte.

Antoine de Saint-Exupéry. Édition originale de Pilote de guerre, 1942. Archives Éditions Gallimard

Pilote de guerre,
édition originale, 1942.

Les Américains sont bouleversés par ce récit qui leur permet de comprendre qu’avant d’être écrasée sous la botte allemande, la France s’est battue. En France, la Commission de contrôle du papier d’édition autorise la publication du livre à 22 000 exemplaires, que la censure allemande décide de retirer de la vente une fois l'ouvrage paru. Malgré cette interdiction, des éditions clandestines circulent : Pilote de guerre se lit sous le manteau (voir, à ce sujet, Pilote de guerre. L'engagement singulier de Saint-Exupéry, dans la collection « Les Cahiers de la NRF »).

1935-1943. Lettre à un otage

En 1943, Saint-Exupéry publie Lettre à un otage, texte de préface au livre de Léon Werth, Trente-trois jours. Cet écrivain libre-penseur d’origine juive avait été présenté à Saint-Exupéry, au printemps 1935, par René Delange, rédacteur en chef de L’Intransigeant. Bien que vingt-deux années séparent les deux hommes, des goûts communs vont les rapprocher. Chaque fois qu’il le peut, Saint-Exupéry retrouve à Saint-Amour, dans le Jura, Léon Werth, qui est pour lui à la fois un père, un ami, un confident, un lecteur attentif et un correspondant fidèle.

La première partie de Lettre à un otage est un poème triste, où sont constamment présents l’angoisse et le remords d’avoir quitté son pays, laissant derrière soi ceux qu’on aime en « otages ». Puis, après avoir évoqué le désert, Saint-Exupéry introduit la figure de Léon Werth qui se terre dans sa maison, « abrité en secret par le beau rempart de silence des paysans de son village ». C’est à son ami Léon Werth que Saint-Exupéry dédiera Le Petit Prince, à « l’enfant qu’a été autrefois cette grande personne ».

1942-1943. « Un petit bonhomme que je porte dans le cœur »

Depuis des années, Saint-Exupéry dessine, dans ses lettres, sur des nappes de restaurant ou sur des feuilles volantes, un petit personnage qui hante son esprit. Séduits par ce petit bonhomme, les éditeurs américains de Saint-Exupéry lui suggèrent de lui donner vie en écrivant un conte pour enfants. Après avoir demandé de l’aide à son ami Bernard Lamotte, Saint-Exupéry renonce à cette collaboration et crée lui-même ses personnages. Installé à Bevin House à Long Island, Saint-Exupéry passe l’été 1942 à mettre en forme Le Petit Prince, demandant parfois à des amis de passage de prendre la pose pour mieux croquer une attitude. Prévu pour Noël 1942, le livre n’est publié aux États-Unis qu’en avril 1943, car Saint-Exupéry tarde à en remettre le manuscrit et les illustrations.
Dès sa sortie, l’ouvrage obtient un succès considérable. « Nous n’avons pas besoin de pleurer les frères Grimm quand les contes de fées comme Le Petit Prince peuvent encore tomber des livres d’aviateurs et de tous ceux qui se dirigent par les étoiles », écrit P. L. Travers, l’auteur de Mary Poppins.

Ce succès n’a fait que croître d’année en année, chaque génération offrant à la suivante la part de rêve qui a bercé son enfance. Publié à plusieurs dizaines de millions d’exemplaires, traduit en cent quinze langues, du tiffinagh au japonais et du créole réunionnais au breton, Le Petit Prince a fait le tour du monde.

Éditions originales du Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry en langues anglaise et française, 1943.

Éditions originales reliées du Petit Prince 
en langues anglaise et française, New York, 1943.

1942-1943. « Nous sollicitons de servir sous quelque forme que ce soit »

Les Américains ont débarqué en Afrique du Nord le 8 novembre 1942. La réplique allemande est immédiate : la zone libre est envahie. Sans tarder, Saint-Exupéry lance un appel à la radio américaine NBC : « Français, réconcilions-nous pour servir. À quoi bon s’embourber dans les anciens litiges. Il convient d’unir, non de diviser, d’ouvrir les bras, et non d’exclure. » Son message sera mal interprété.
Écœuré, Saint-Exupéry décide que le moment est venu pour lui de retourner au combat. Après maintes démarches, il obtient enfin sa réintégration dans le groupe « 2/33 ». Il rejoint Alger en mars 1943, véritable « panier de crabes » où sont regroupées toutes les factions et les haines qu’elles suscitent.

Saint-Exupéry rejoint le « 2/33 » à Oudja au Maroc, où il apprend à piloter un nouvel avion très sophistiqué : le Lightning P38. Il souffre de la chaleur, de l’intensité des entraînements faits pour des hommes qui ont à peine la moitié de son âge. Dans le cockpit trop étroit pour lui, ses anciennes douleurs se réveillent. Mais il garde son enthousiasme.
À la fin du stage, Saint-Exupéry retourne à Alger où il est promu commandant en juin 1943, puis effectue sa première mission au-dessus de la France le 21 juillet. Suite à une erreur de pilotage lors de sa seconde mission, il est mis en réserve de commandement. Malgré l’intensité de la vie intellectuelle algéroise et la rédaction de Citadelle, Saint-Exupéry n’a qu’une envie : reprendre le combat.

1944. « Je crois aux actes et non aux grands mots »

Pendant l’hiver 1943-1944, Saint-Exupéry fait tout ce qui est en son pouvoir pour reprendre du service. Il rencontre le général Eaker, commandant en chef des forces armées en Méditerranée qui lui permet, en mai 1944, de réintégrer le « 2/33 » à Alghero en Sardaigne. Cinq missions lui sont accordées à titre exceptionnel. Le photographe John Phillips, envoyé spécial de l’Herald Tribune, fait un reportage sur la vie du camp et demande à Saint-Exupéry un article pour son journal ; « La lettre aux jeunes Américains » n’arrivera à New York qu’après le débarquement du 15 août 1944.
Passant outre les ordres qui lui ont été donnés, Saint-Exupéry multiplie les vols de reconnaissance.

Le 31 juillet 1944, il s’envole de Borgho en Corse où le « 2/33 » est installé depuis le 29 juin. Saint-Exupéry ignore qu’au retour de cette ultime mission, le capitaine Gavoille, pour préserver la vie du pilote, a décidé de lui apprendre la date du débarquement allié en Provence ; ainsi informé, Saint-Exupéry ne pourrait plus prendre le risque de se faire capturer par les Allemands. Le Lightning P38 s’envole à 8h45, avec une réserve de carburant pour quatre heures de vol. À 14h30, les autorités militaires sont toujours sans nouvelles du pilote et de son avion. Le commandant Antoine de Saint-Exupéry est porté disparu.

1948. « Citadelle, je te construirai dans le cœur de l'homme »

Depuis 1936, Saint-Exupéry écrit un livre qui lui tient à cœur et qu’il appelle en riant son « œuvre posthume » ; il conserve toutes ses notes dans une valise qui le suivra partout pendant près de huit ans. Composé de neuf cent quatre-vingt-cinq feuillets dactylographiés, le manuscrit a été retrouvé dans ses affaires après sa disparition. Si Saint-Exupéry avait pu mener à bien son œuvre, il en serait résulté un livre d’environ deux cents pages : « J’ai écrit mon poème, il me reste à le corriger.» Ne voulant pas se substituer à l’auteur, les Éditions Gallimard décident de publier le texte intégral en l’état. Citadelle paraît le 1er mars 1948 ; une nouvelle version, « réduite » et présentée par Michel Quesnel, est éditée en 2000.
Après Citadelle, d’autres ouvrages sont publiés : Lettres de jeunesse et Carnets en 1953, Lettres à sa mère en 1955, Un sens à la vie en 1956, et Écrits de guerre en 1994. Ce dernier recueil rassemble tous les textes écrits par l’écrivain-pilote entre 1939 et 1944, ainsi que les témoignages de ceux qui l’ont côtoyé pendant les années de guerre.

Manon danseuse suivi de L'Aviateur d'Antoine de Saint-Exupéry, Gallimard, 2007. Archives Éditions Gallimard

Édition posthume de
Manon danseuse
suivi de L'Aviateur,
2007.

En 2007 et 2008 ont paru des textes jusqu'alors restés inédits : Manon, danseuse et Lettres à l'inconnue, tandis que l'œuvre graphique singulière de Saint-Exupéry a été rassemblée en 2006 dans Dessins, dont Hayao Miyazaki a signé l'avant-propos.
Les œuvres de Saint-Exupéry (poésies, correspondances, articles de journaux, scenarii, préfaces et romans) ont été regroupées dans les deux volumes de la « Pléiade » parus en 1994 et 1999.

Indications bibliographiques

Œuvres d'Antoine de Saint-Exupéry aux Éditions Gallimard

Sur Le Petit Prince :

D'après l'exposition « Antoine de Saint-Exupéry. Du vent, du sable et des étoiles », Gallimard/Espace Saint-Exupéry, 2000.
© Gallimard / Espace Saint-Exupéry.