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Anne Wiazemsky (1947-2017)

« Qu’est-ce que c’est une "vocation" ? Je ne me suis jamais posé cette question. Enfant, écrire était un plaisir. Après, les années sont passées sans éteindre ce désir. » La romancière et comédienne Anne Wiazemsky s'est éteinte le 5 octobre 2017. Elle est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages chez Gallimard dont Une poignée de gens, récompensé en 1998 par le Grand Prix de l’Académie française.

Anne Wiazemsky. Photo Sacha.

Anne Wiazemsky est née le 14 mai 1947 à Berlin. Elle est la petite-fille de François Mauriac, et la fille de Claire Mauriac et du diplomate Yvan Wiazemsky dont elle relatera l’histoire dans Mon enfant de Berlin en 2009. Elle s'est fait connaître comme comédienne dès sa dix-huitième année, jouant dans Au hasard Balthazar de Robert Bresson puis, en 1967, dans La Chinoise de Jean-Luc Godard qu’elle épousera la même année, et sous la direction duquel elle tournera six autres films, dont Le Vent d’Est (1970) et Tout va bien (1972). Elle a également travaillé, entre autres, avec Pier Paolo Pasolini (Théorème, 1968), Marco Ferreri (La Semence de l’homme, 1969), Philippe Garrel (L’Enfant secret, 1982) et, au théâtre, avec Rainer Werner Fassbinder (Les Larmes amères de Petra von Kant, 1979) et Valère Novarina (Le Drame de la vie, 1986 et Vous qui habitez le temps, 1989).
Anne Wiazemsky s'est consacrée à l’écriture à partir des années 1980, publiant un recueil de nouvelles, Des filles bien élevées, récompensé par le Grand Prix de la Nouvelle de la Société des Gens de Lettres en 1988, ainsi que des romans, parmi lesquels Canines, prix Goncourt des lycéens en 1993 et Hymnes à l'amour, librement adapté au cinéma par Jean Paul Civeyrac sous le titre Toutes ces belles promesses. Le Grand Prix de l'Académie française lui a été décerné en 1998 pour Une poignée de gens. Anne Wiazemsky a publié, dernièrement, Un an après (2015), porté à l’écran par Michel Hazanavicius sous le titre Le Redoutable en 2017  et, cette même année, Un saint homme, dans lequel elle évoque « le premier être humain qui s’est intéressé à ce qu['elle] écrivai[t], le premier à [la] publier » :

Anne Wiazemsky, Une poignée de gens, Gallimard, 1998, grand prix du Roman de l'Académie française.

Mon livre russe intitulé Une poignée de gens fait partie de la rentrée de septembre 1998. Très vite il obtient un succès que vient couronner le Grand Prix du roman de l’Académie française. C’est une joie immense pour moi et, je le découvre, pour la Maison Gallimard. Le cri de triomphe qui retentit d’un étage à l’autre me démontre combien un prix littéraire consacre un auteur mais aussi le travail des uns et des autres. Et puis je suis sensible à cet élan de sympathie : je me sens  appréciée et – j’ose à peine l’écrire – aimée…
Beaucoup de messages d’amis sur le répondeur, quand je rentre chez moi. Parmi eux, l’un m’enchante plus que les autres : celui du père Deau. Il rit de joie, de fierté, c’est presque nerveux. Il me dit que ce prix le récompense d’une carrière de professeur, de pédagogue, souvent obscure, envers laquelle il ne s’est pas toujours senti à la hauteur. Il découvre que lui aussi se sent récompensé et s’accuse avec humour de commettre un péché d’orgueil. Il ajoute : « Je serai présent à la librairie Mollat, quand vous allez venir. »
Il attend, assis au premier rang, entouré de quelques amis venus l’accompagner. Les libraires de chez Mollat l’accueillent comme un vieil habitué de leurs réunions, habitué qu’il est d’ailleurs en train de devenir. « Bonjour, père Deau ! » entend-on ici et là. Lui se lève et salue « comme un artiste », chuchote malicieusement Pepito.
J’entre, reprends ma place sur l’estrade et le dialogue s’engage avec le professeur. La salle nous écoute avec attention. Les Bordelais ont la réputation d’être réservés mais, ce jour-là, ils se laissent aller à une chaleureuse curiosité quand vient le moment des questions. Le père Deau n’est pas le dernier à en poser. Il répète encore et encore nos liens jadis, à Caracas, l’intérêt qu’il portait à mes rédactions, nos conversations littéraires. Il ne cache pas sa fierté :
— Le Grand Prix du roman de l’Académie française ! Vous vous rendez compte ?

Anne Wiazemsky, Un saint homme, Gallimard, 2017.

Une femme se lève.
— En fait, vous êtes à l’origine de sa vocation.
Cette question le trouble et il m’interroge du regard. Je lui souris, décidée à le laisser se débrouiller avec ce qu’il convient de répondre. Il hésite, puis :
— Disons que je l’ai encouragée à écrire, oui.
Il est si visiblement mal à l’aise de se retrouver tout à coup au centre du débat que je vole à son secours.
— Vous avez fait bien plus que m’encourager. Sans l’intérêt constant, soutenu, que vous portiez à mes modestes écrits d’écolière, je ne suis pas du tout certaine que j’aurais encore eu le désir, tant d’années après, d’écrire. Vous m’avez aussi fait découvrir le bonheur d’être lue.
— Alors pourquoi ne pas l’avoir fait tout de suite ? Pourquoi un aussi long détour par le métier d’actrice ? continue notre interlocutrice.
C’est à nouveau le père Deau qui répond à ma place.
— Elle a bien eu raison d’attendre. À vingt ans, on n’a encore rien vécu et elle n’aurait fait que mettre ses pieds dans les pantoufles de son illustre grand-père. Il lui a fallu se forger sa propre vie pour avoir une matière suffisamment riche…
Pas faux. Je les laisse discuter entre eux car mes pensées reviennent sur ce qui se disait quelques minutes auparavant. Le père Deau à l’origine de ma vocation ? Qu’est-ce que c’est une « vocation » ? Je ne me suis jamais posé cette question. Enfant, écrire était un plaisir. Après, les années sont passées sans éteindre ce désir. Il était là, tapi, comme attendant son heure pour monter à la surface. À vrai dire, je me fiche de cette histoire de vocation, mais cette dame inconnue vient de me révéler que l’écriture est au cœur de notre amitié, de notre affection. L’idée que je continuerai à écrire pour nourrir ce lien avec le père Deau me plaît.

Anne Wiazemsky, Un saint homme, Gallimard, 2017, p. 99-101.

 › Œuvres d'Anne Wiazemsky aux Éditions Gallimard 

 © Éditions Gallimard