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« Degas Danse Dessin » au Musée d'Orsay et en librairie

Vollard, célèbre marchand de l'impressionnisme, mais aussi éditeur de livres d'artistes, publie en 1936 Degas Danse Dessin de l'écrivain, poète et penseur Paul Valéry. Cette édition extrêmement soignée est accompagnée de 26 reproductions de Degas, pour une bonne part émanant de sa propre collection. Tandis que le Musée d'Orsay présente, jusqu'au 25 février 2018, une exposition s'appuyant sur cet ouvrage méconnu, les Éditions Gallimard en propose, en coédition avec le Musée, une édition en fac-similé, tiré à cinq cents exemplaires numérotés, dont cinquante hors commerce.

Degas Danse Dessin, au Musée d'Orsay et en librairie

Degas par Valéry

Paul Valéry, Degas Danse Dessin, Gallimard, 1938

« Comme il arrive qu'un lecteur à demi distrait crayonne aux marges d'un ouvrage et produise, au gré de l'absence et de la pointe, de petits êtres ou de vagues ramures, en regard des masses lisibles, ainsi ferai-je, selon le caprice de l'esprit, aux environs de ces quelques études d'Edgar Degas. J'accompagnerai ces images d'un peu de texte que l'on puisse ne pas lire, ou ne pas lire d'un trait, et qui n'ait avec ces dessins que les plus lâches liaisons et les rapports les moins étroits.
Ceci ne sera donc qu'une manière de monologue, où reviendront comme ils voudront mes souvenirs et les diverses idées que je me suis faites d'un personnage singulier, grand et sévère artiste, essentiellement volontaire, d'intelligence rare, vive, fine, inquiète ; qui cachait sous l'absolu des opinions et la rigueur des jugements, je ne sais quel doute de soi-même et quel désespoir de se satisfaire, sentiments très amers et très nobles que développaient en lui sa connaissance exquise des maîtres, sa convoitise des secrets qu'il leur prêtait, la présence perpétuelle à son esprit de leurs perfections contradictoires. Il ne voyait dans l'art que problèmes d'une certaine mathématique plus subtile que l'autre, que nul n'a su rendre explicite, et dont fort peu de gens peuvent soupçonner l'existence. Il parlait volontiers d'art savant ; il disait qu'un tableau est le résultat d'une série d'opérations. Cependant qu'au regard naïf, les œuvres semblent naître de l'heureuse rencontre d'un sujet et d'un talent, un artiste de cette espèce profonde, plus profond peut-être qu'il n'est sage de l'être, diffère la jouissance, crée la difficulté, craint les plus courts chemins.
Degas refusait la facilité comme il refusait tout ce qui n'était point l'unique objet de ses pensées. Il ne savait souhaiter que de s'approuver, c'est-à-dire de contenter le plus difficile, le plus dur et incorruptible des juges. Personne n'a plus positivement que lui méprisé les honneurs, les avantages, la fortune, et cette gloire que l'écrivain peut dispenser si aisément à l'artiste avec une généreuse légèreté. Il se moquait âprement de ceux qui placent à la discrétion de l'opinion, des pouvoirs constitués, ou des intérêts du commerce, le destin de leur œuvre. Comme le vrai croyant n'a affaire qu'à Dieu, au regard duquel il n'est de subterfuges, d'escamotages, de combinaisons, de collusions, d'attitudes ni d'apparences qui comptent, ainsi demeura-t-il intact et invariable, uniquement soumis à l'idée absolue qu'il avait de son art. Il ne voulait point d'autre chose que ce qu'il trouvait de plus ardu à obtenir de soi-même.
Je reviendrai sur tout ceci, sans doute... Après tout, je ne sais trop ce que je dirai tout à l'heure. Il est possible que je m'égare un peu, à propos de Degas, vers la Danse, et vers le Dessin. Il ne s'agit point de biographie dans les règles ; je ne pense pas trop de bien des biographies, ce qui prouve seulement que je ne suis pas fait pour en faire. Après tout, la vie de quelqu'un n'est qu'une suite de hasards, et de réponses plus ou moins exactes à ces événements quelconques...

Paul Valéry, Degas Danse Dessin, fac-similé de l'édition d'Ambroise Vollard (1936), coédition Gallimard / Musée d'Orsay, 2018

D'ailleurs, ce qui m'importe dans un homme, ce ne sont point les accidents, et ni sa naissance, ni ses amours, ni ses misères, ni presque rien de ce qui est observable, ne peut me servir. Je n'y trouve pas la moindre clarté réelle sur ce qui lui donne son prix et le distingue profondément de tout autre et de moi. Je ne dis pas que je ne sois assez souvent curieux de ces détails qui ne nous apprennent rien de solide ; ce qui m'intéresse n'est pas toujours ce qui m'importe, et tout le monde en est là. Mais il faut prendre garde à l'amusant.
Bien des traits de Degas que je rapporte ici ne sont point de mon souvenir. Je les dois à Ernest Rouart, qui depuis l'enfance l'a familièrement connu, a grandi dans l'admiration et la crainte révérentielle de ce maître fantasque, a été nourri de ses aphorismes et de ses préceptes, et a exécuté sur ses injonctions impérieuses diverses expériences de peinture ou de gravure dont je donnerai textuellement le récit plein d'humour et de précision qu'il m'a fait l'amitié de rédiger pour moi.
Enfin, point d'esthétique point de critique, ou le moins du monde.
Degas, tendre pour peu de choses, ne s'adoucissait guère à l'égard de la critique et des théories. Il disait, volontiers, et sur le tard le rabâchait, — que les Muses jamais ne discutent entre elles. Elles travaillent tout le jour, bien séparées. Le soir venu et la tâche accomplie, s'étant retrouvées, elles dansent : elles ne parlent pas.
Il était cependant grand disputeur lui-même et raisonneur terrible, particulièrement excitable par la politique et par le dessin. Il ne cédait jamais, arrivait promptement aux éclats de la voix, jetait les mots les plus durs, rompait net. Alceste, près de lui, eût fait figure d'homme faible et facile.
Mais, à cause du sang napolitain qui était en lui et le faisait si tôt monter au ton le plus aigu, on pouvait douter quelquefois s'il n'aimait pas d'être intraitable et connu généralement pour tel.
Il avait aussi des heures charmantes. »

Paul Valéry, Degas Danse Dessin.

D'abord publié par Ambroise Vollard en 1936 dans une édition illustrée de 26 reproductions de Degas, le texte de Degas Danse Dessin de Paul Valéry a ensuite paru aux Éditions Gallimard en 1938, puis dans le collection « Folio essais » en 1998.

« Degas Danse Dessin. Hommage à Degas avec Paul Valéry »
Exposition temporaire du 28 novembre 2017 au 25 février 2018
Musée d'Orsay
1, rue de la Légion d'Honneur — 75007 Paris
Ouvert de 9h30 à 18h le mardi, le mercredi, le vendredi, le samedi et le dimanche ; de 9h30 à 21h45 le jeudi. Fermé le lundi
 www.musee-orsay.fr 

© Éditions Gallimard

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